Journal d'une graphiste freelance
Voici mon histoire. Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé serait totalement fortuite. D'ailleurs, pour conserver l'anonymat le plus total, j'ai décidé de m'appeler Madame
X. Quoi, ça craint comme pseudo ? Euh, alors, la graphiste masquée ? Ou Cochonator, le destructor ?
Bon, si j'ai déjà du mal à me trouver un nom original et pas trop ridicule, la suite de ce blog risque d'être compliquée à gérer...
- Tu crois que c’était vraiment une bonne idée de dormir chacun dans sa chambre ?
- Que veux-tu qu’il nous arrive ? Un zombie va venir nous décapiter cette nuit ?
- Mais non, ne me prends pas pour une débile. Je sais très bien que les zombies n’existent pas. Mais les serials killers, hein ? Eux ils existent !
- Si tu entends encore des bruits de pas cette nuit, j’irais voir.
- J’entends des bruits de pas.
- Quoi ? Maintenant ? Ce sont juste des rats dans le grenier.
- NON PUTAIN ! Je te dis que j’entends vraiment des bruits de pas !
- Moi, j’entends rien…
- Tu dis ça exprès pour ne pas aller voir ! Parce que t’as la trouille, en fait !
- Bien sûr que non…
- Alors prends ça !
- Un couteau de cuisine ? Que tu cachais sous le matelas ? Mais t’es complètement barrée !
- Ah ouais ? Tu crois peut-être que la voie de la diplomatie et du dialogue, ça marche bien avec les zombies-fantômes-serial-killers ? Moi, j’ai comme un doute. Vas-y, pars en
éclaireur, moi je surveille tes arrières. Mais si jamais il t’attaque, essaye de ne pas mourir trop vite pour que j’ai le temps de m’enfuir.
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- Il y a quelqu’un ?
- Les monstres sanguinaires et psychopathes ne répondent jamais à ce genre de questions.
- Chuuuuuut… Laisse-moi faire… QUI EST LA ? Nous venons en paix !
- Il y a de la lumière dans les toilettes.
- Quelqu’un doit être à l’intérieur.
- Brillante déduction !
- Je sais que vous êtes dans les toilettes, sortez immédiatement !
C’EST VRAIMENT PAS POSSIBLE DE CHIER EN PAIX ICI !
- Euh… Cécile ? C’est toi ?
- Non, c’est son clone !
- Tu n’as pas respecté le couvre-feu de 22h.
- Dis ça à mes intestins.
- Si tu commences à faire n’importe quoi pendant les tours de garde, on ne va jamais s’en sortir.
- Mea culpa… J’aurais dû te demander l’autorisation de quitter mes quartiers… Néanmoins aurais-tu l’obligeance de ne plus pointer ce couteau sur moi ?
- Hé ! Taisez-vous ! Vous entendez les bruits de pas ?
- Tu ne vas pas recommencer ton délire…
- Non, moi aussi je les entends.
- Tu vois ! Je ne délire pas ! Ca suffit, je prends mes affaires et je me casse.
- Et tu vas dormir où, hein ? Au milieu de la forêt ? On ne loue pas cette baraque une fortune pour jouer à Rahan dans les bois !
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- Putain… Je hais les vacances avec vous.
- Tais-toi et bouge ton coude, tu me défonces les côtes.
- On est serré, quand même !
- Ben oui, à la base, c’est pas prévu pour dormir à 5.
- Et si on mettait la radio ? On capte Chante France dans ta Kangoo ?
- T’as bien verrouillé les portières ?
- Pour la 700 000ème fois : OUI !
- Il est 4h du mat. JE VEUX DORMIR !!!!
- Je hais les vacances… Je hais les vacances…
- Voici les clés de la maison, a conclu le propriétaire au regard lointain et triste. Il y a juste un problème avec les lumières. Elles s'allument et s'éteignent toutes seules la nuit. Sûrement un faux contact.
C'est ainsi que nous avons pénétré dans la petite maison perdue dans la bruyère. Une couche de poussière recouvrait toutes les surfaces et les pièces empestaient le moisi.
- Vous avez encore entendu les bruits de pas cette nuit ?
- Oui, ça venait du salon, comme si quelqu'un rentrait et faisait le tour de la pièce.
- Moi je dirais que ça venait du grenier. J'avais l'impression qu'on marchait au dessus de ma tête.
- Non, ça vient du salon en bas, j'en suis sûre.
- Ecoutez, il faut prendre les éléments un par un et les analyser calmement.
- On est là depuis 3 jours et toutes les nuits on a entendu des bruits de pas !
- Et la lumière qui s'allume et qui s'éteint.
- Et les fourmis qui apparaissent en colonie et qui disparaissent sous le canapé comme par magie.
- Il y a peut-être une fourmilière sous le canapé.
- Non, j'ai regardé, il n'y a rien.
- Moi je dis que la cabane au fond du jardin héberge peut-être un serial killer.
- Arrête avec tes histoires de serial killer.
- Mais c'est peut-être le propriétaire, le serial killer, qui viendrait nous espionner toutes les nuits. Regardez, il y a des trous partout dans les murs.
- Il n'a vraiment pas l'air d'un détraqué.
- Qui te dit que ce n'est pas lui qui a tué ses parents, sa femme, ses enfants et ses chats, hein ?
- Arrête ton délire.
- Il a gardé les corps dans le grenier et il vient les voir toutes les nuits.
- Ou peut-être que c'est les fantômes qui marchent dans le grenier.
- Oui ! Il y a au moins un cadavre qui se déplace là-haut !
- Arrêtez, vous êtes ridicules !
- Hé ben si t'es si sûr de toi, va voir dans le grenier.
- Pourquoi moi ?
- Parce que t'es courageux et que nous nous sommes de faibles femmes.
- Des timbrées, oui ! Bon, j'y vais... Si ça peut vous rassurer...
- Attends, je prends l'appareil photo !
- Pour photographier le serial killer ? Il va en être ravi !
- T'as raison, je vais plutôt prendre un couteau de cuisine.
- Et un pieu !
- Dommage qu'on n'ait pas d'eau bénite...
- Bon, je peux y aller, là ? Vous ne voulez pas non plus appeler un curé pour une petite séance d'exorcisme ?
- Allez, soulève la trappe !
- Oui oui ! Ca pèse des tonnes ce truc... Putain, ça pue, c'est une infection !
- Ce sont les cadavres en putréfaction ?
- Aaaaah, putain ! Merde !
- C'est quoi ? C'est quoi ?
- Je me suis ramassé plein de crottes de rats sur la tête. Je vais me doucher.
- Quoi ? Mais t'es même pas monté ! Et les cadavres ?
- Et les fantômes ?
- Et le serial killer ?
- Montez si vous y tenez tant ! Moi je vais me désinfecter.
- T'es qu'un pleutre ! On ne saura jamais ce qu'il y a là-haut...
- Bon, il faut être rationnel. Il y a plusieurs possibilités pour expliquer les bruits de pas : les rats dans le grenier, les problèmes de plomberie, le serial killer ou le cadavre qui marche.
- C'est le cadavre qui marche !
- D'un point de vue scientifique, on n'a aucune preuve du contraire.
- Donc ça doit être ça !
- Bon, qu'est-ce qu'on fait maintenant ?
- Je propose qu'on dorme tous dans la même chambre et qu'on fasse des tours de garde.
- D'accord...
- C'est sympa les vacances... C'est reposant... Euh... C'est toi qui viens d'éteindre la lumière ?
- Ben non ! D'après toi, qui ça peut être ?!
On a tous jeté un regard terrifié vers le grenier et la trappe encore ouverte...
- C'est une infection ! Quelqu'un a pété ?
- Non, c'est Mochi le gourou qui lève les bras au ciel pour prier la déesse RXoR.
Ou :
- Police ! OUVREZ !! On nous a signalé un cadavre en putréfaction !
- Euh non, c'est juste Mochi le gourou qui essaye ses nouvelles pompes.
Bref, vous voyez le tableau. Les adeptes fuyaient la secte en abandonnant ceux qui, trop harassés par les parfums nauséabonds, se laissaient mourir par terre en implorant une dernière fois RXoR de les délivrer de leur calvaire.
Un jour, RXoR, déesse vulcaine de passage à Paris, s'est manifestée sous la forme d'une pharmacienne qui, ayant vu tous ses clients s'évanouir en vomissant, s'est adressée ainsi à Mochi :
- Monsieur, je connais un produit miracle qui résoudra votre problème de transpiration pestilentielle.
- Ah bon ? A dit Moshi en essayant de ramener vers lui le portefeuille d'un client évanoui.
- Oui, le DissouBras est très efficace. Mettez-en chaque soir, je suis sûre que votre entourage vous en sera éternellement reconnaissant.
Ainsi fut dit, ainsi fut fait. Aujourd'hui Mochi peut rameuter autant d'adeptes qu'il le désire sans déclencher d'hécatombes (la mort dans l'âme, le Pentagone a dû abandonner l'idée de l'utiliser comme arme de destruction massive).
Je vous parle de cette histoire parce que moi aussi j'ai essayé le DissouBras et j'en suis ravie. J'en mets le soir et après plus de problème, je ne sens plus des aisselles (je ne sens plus rien du tout d'ailleurs, je suis totalement anesthésiée). Après avoir désintégré ma chemise de nuit, le produit a rongé l'épiderme puis s'est attaqué à l'os.
Bon, c'est un peu violent, mais l'acide a des vertus thérapeutiques encore trop méconnues aujourd'hui.
Je fais maintenant partie de cette élite parfumée qui peut courir un marathon tout en sentant la rose.
Mais Aïe ! Touchez pas à mes moignons !

- Bonjour Madame. Je voudrais votre adhésion au Traité égalitaire pour un immeuble plus propre et fleuri. Et ici une petite signature pour le problème de l’appartement 3A.
- Euh… Pardon ?
- Edwige Rabortin !
- Je ne comprends pas.
- Je suis Edwige Rabortin. Votre représentante aux assemblées de copropriété.
- Ah ! Excusez-moi. Nous venons à peine d’emménager et…
- Je sais bien. C’est pour ça que je vous demande votre signature, vous êtes les seuls copropriétaires à ne pas avoir donné votre accord.
- Notre accord sur quoi ?
- Sur l’expulsion de Mme Blancheton, votre voisine de palier.
- La petite dame âgée ?
- Oui, c’est ça… La vieille folle.
- Elle ne paye plus son loyer ?
- Ce n’est pas une question de loyer. La copropriété a des principes moraux, nous ne mettrons jamais une indigente à la porte en plein hiver. Le problème c’est qu’elle n’a plus toute sa tête et qu’elle représente un vrai danger pour l’immeuble.
- La pauvre, elle a la maladie d’Alzheimer ?
- Est-ce que vous croyez vraiment que j’ai le temps de m’attarder sur ces détails ? Elle a 91 ans, il serait peut-être temps que ses enfants la placent dans un centre avant qu’elle ne fasse exploser le gaz.
- Je ne savais pas que nous avions le gaz dans l’immeuble…
- Non, mais c’est une image ! Enfin madame, vous comprenez ce que je veux dire ! Tenez, la bouteille vide sur le palier, ça fait vraiment mauvais genre. Je lui dis à chaque fois de mettre à la poubelle ses déchets, elle ne veut rien entendre. Sourde comme un pot, la mémé.
- Mais c’est juste un détail.
- Un détail de 91 ans qui a été malheureusement épargné par la canicule.
- …
- Humour !
- Ecoutez, nous venons juste d’arriver dans cet immeuble. Laissez-nous le temps de voir de quoi il s’agit.
- Bien… Vous pouvez tout de même signer l’adhésion au Traité égalitaire pour un immeuble plus propre et fleuri ?
- Pfff… Pas maintenant, je lirai tout ça à tête reposée.
- C’est vous qui voyez… A propos, votre paillasson n’est pas réglementaire.
- Pardon ?
- Il ne faut pas d’inscription dessus, ni de couleurs criardes…
- Mais il n’y a rien d’écrit dessus et il est beige clair.
- Tout est question d’interprétation et de subjectivité. La subjectivité devient la vérité quand elle est votée par la majorité des copropriétaires signataires du Traité.
- C’est absurde !
- C’est démocratique. Alors, une petite signature ?
Pourtant des fois, je suis blasée. Tant de clients et tant d'argent, ne serait pas un peu trop facile ? Je ne peux plus être cette mercenaire prête à vendre mon âme au Marketing direct. Dorénavant, je ne choisirai que des projets artistiques de qualité.
- Allo, madame Cochon, meilleure graphiste de l'univers ?
- Oui, c'est moi.
- Seriez-vous disponible pour un petit travail ?
- Attendez, je regarde mon planning. Je suis libre à partir du 15 septembre 2014. Cela vous convient-il ?
- Oui, Cochon Suprême.
- Quel est votre projet ?
- Je voudrais un site internet pour ma compagnie de théâtre.
- J'adore le théâtre !
- Le problème c'est que nous n'avons pas d'argent...
- Il y a toujours moyen de s'arranger.
- Ah merci ! J'avais un peu peur de vos tarifs.
- Attention, je ne fais jamais de réduction sur mes tarifs.
- Mais alors ?
- N'avez-vous pas des meubles, une voiture, un appartement, un chat, une collection de Petit Spirou rarissimes que vous pourriez vendre ? Un petit frère ou un rein, un oeil... En fait n'importe quel organe ferait l'affaire.
- Je...
- Revenez me voir quand vous aurez le fric.
- Bien, Votre Sérénissime Altesse Galactique...
Seulement parfois, ça ne se passe pas comme prévu. Par exemple cette semaine, Deudeu m'a proposé de créer un site pour sa société.
Mais Deudeu est un ami et s'il y a un problème de règlement de factures, j'aurais un peu de mal à lui demander un rein...
Néanmoins j'accepte son offre. Je rencontre son boss dans un petit bureau. Pas de tapis rouge, pas de petits bonbons acidulés et pas de vahinés qui se trémoussent pour m'accueillir. Première déception.
L'homme devant moi a l'air d'attendre que je me vende, que je lui déballe mon book et que je commente mes maquettes en démontrant combien je suis extraordinaire.
- Dis Deudeu, tu lui as dit qui je suis ?
- Oui.
- Il n'a pas l'air impressionné... Etrange...
Le boss me dit qu'une fois la maquette réalisée, nous la présenterons devant public et que je serais chargée de défendre la partie graphique.
Argh...
- Deudeu, t'avais-je déjà dit que je ne sais pas parler ? Je n'ai pas eu à défendre mes maquettes depuis la Préhistoire, lors d'une de mes réincarnations à Lascaux. J'avais peint un joli mammouth et bref... mon argumentation était brillante pour l'époque, mais aujourd'hui je me vois mal pousser des grognements primitifs devant un parterre d'inconnus.
- Mais comment tu fais d'habitude ?
- D'habitude, je n'assiste jamais aux présentations. Il y a toujours un commercial qui défend mes maquettes. Tu sais, les commerciaux, ceux qui pourraient te faire croire qu'une rustine trouvée dans une décharge est l'oeuvre de Picasso. Si j'y vais, je vais me retrouver à bredouiller et à perdre mes mots: vous voyez, j'ai choisi d'utiliser un... euh... comment on dit déjà... Vous savez, le quadrilatère qui a des côtés égaux et des angles droits. Et si on multiplie la mesure de son côté par elle-même, on obtient son aire...
- Un carré...
- Oui, c'est ça, un carré... Crois-moi, je suis une handicapée du micro, une infirme de l'élocution, une amputée du verbe. Et si j'ai choisi de travailler seule derrière mon écran, c'est bien pour cette raison !
- Tu exagères...
J'exagère qu'il me dit, le pro de la communication. Le maître conférencier qui passe son temps à haranguer les foules pour divulguer son savoir me dit que j'exagère...
Mais que vais-je devenir ?
Je ne peux pas y échapper. Les vacances à Limoges sont le passage obligé pour entretenir de bonnes relations avec ma belle-famille. Notez bien que je n’ai rien contre ma belle-famille, mais j’en
ai contre Limoges, le Limousin en général et ses étés exécrables en particulier.
Puis bon, c’est la campagne, et qui dit campagne dit araignées, vers de terre et anacondas.
Pas franchement un endroit idéal pour se reposer.
Entre deux averses, on essaye de faire sécher le linge. Comme on n’y arrive pas, on sent le chien mouillé. La pluie a le seul avantage de nous éviter la corvée de la douche dans le seau usé, qui
a appartenu à Napoléon avant sa campagne d’Italie (du moins c’est ce que nous raconte l’ancêtre du village, le soir au coin de la bougie, quand on essaye de se réchauffer, les mains autour de la
petite flamme).
Le problème de ne pas avoir d’électricité, c’est que la nuit on se pète la gueule et forcément après on a des ongles incarnés. Manquerait plus qu’on aille chasser nous-mêmes le gibier et j’aurais
l’impression de vivre au Moyen-âge.
Mais je supporte tout cela. Courageusement. Sans maugréer. Oui, je suis forte. Et s’il n’y avait pas ce putain de matelas à ressorts qui me rentre dans le dos, je pourrais dire que je suis
l’abnégation même. Mais trop, c’est trop. La coupe est pleine.
- Ca va Cochon ? Bien dormi ?
- Non, très mal.
- Des cauchemars ?
- Non, c’est le matelas.
- Tu recommences à faire ta princesse, me sort beau-papa avec un grand sourire.
Moi, je fais ma princesse ? Moi, qui vais chercher l’eau au puit avec mes sabots crottés, qui trait les vaches et m’occupe de cuire les radis pour la soupe. Moi qui ai risqué ma vie dans un
combat féroce contre une limace trop orange pour être honnête. Moi une princesse ?
Je suis restée trop polie jusqu’à maintenant, mais je crois que ma belle-famille n’a pas intégré un truc pourtant élémentaire : je suis une citadine, une parigot ! Sans connexion
internet, je me meurs. Sans Delarue à la télé, je ne sais plus de quoi parler en société.
- Non, je ne fais pas ma princesse, ce matelas est pourri et j’aurais dormi par terre s’il n’y avait pas plein d’araignées et de scarabées.
- Qu’est-ce que tu racontes, ce matelas est quasiment neuf !
- Par quasiment neuf, tu sous-entends qu’il a une centaine d’années et que de génération en génération il a fini par se retrouver dans une décharge ou tu l’as bien sûr récupéré ? Si tu avais
essayé une seule petite fois ce matelas, tu aurais compris que comme instrument de torture, on ne fait pas mieux. Les ressorts pénètrent dans chaque centimètre de la peau et percent petit à petit
l’épiderme. Je n’ai pas envie de finir ma vie embrochée sur un ressort. Je mérite mieux, non ?
- Allez, arrête ton cirque et va labourer les champs si tu veux manger ce soir !
Ca faisait trois heures que j’étais en planque derrière un kiosque et je commençais sérieusement à me demander ce que je foutais là. Les missions ordinaires, comme espionner les voisins et les faire chanter avec des photos compromettantes, étaient bien plus exaltantes que d’attendre dans le froid qu’Yvon sorte de chez lui.
Il ne sortait pas.
Il passait ses dimanches en famille avec ses parents, mais j’espérais qu’il mettrait au moins un nez dehors, le temps que je puisse prendre une photo. Le voilà, le problème : je n’avais
aucune photo de lui. A part la photo de classe où il tirait une tronche pas possible. Mais franchement, est-ce qu’on peut vraiment baver d’amour devant une photo de classe ? Non bien sûr,
une photo de classe, c’est bon pour les nostalgiques octogénaires, pas pour les amoureux transis.
J’attendais patiemment. J’étais la discrétion même. Yvon ne pourrait jamais me reconnaître avec ma perruque aux cheveux frisés et blonds, mes lunettes de soleil et ma longue cape noire. J’étais assez fière de mon déguisement. J’avais peut-être un peu trop forcé sur le rouge-à-lèvres, mais cela contribuait à rendre mon personnage plus crédible.
Quand j’ai vu apparaître Yvon, mon cœur a fait un bond. Il était si beau... Mais il marchait trop vite. Toujours pressé Yvon, toujours tellement speed et nerveux. Et moi avec mes talons de 2
mètres, j’avais l’air d’une sauterelle bourrée, titubant sur la chaussée. Il s’est arrêté dans un tabac, en est ressorti 2 minutes plus tard, et là : CLIC. Le flash l’a éblouit, j’en ai
profité pour le mitrailler pendant quelques secondes puis je me suis retournée l’air de rien. Je n’osais plus regarder dans sa direction, mais je le sentais s’avancer vers moi.
- C’est moi que vous avez pris en photo ?
J’ai fait comme si j’étais sourde.
- Pourquoi vous m’avez pris en photo ?
Toujours chiant avec ses questions… Déjà en classe il me saoulait à jouer le fayot « et pourquoi ci et pourquoi ça, monsieur le professeur ».
- Hé, je vous parle ! M’a-t-il crié dans les oreilles.
- Moi no comprendru franchèse. Moi viendre pays de l’est.
- Cochon, c’est toi ?
Putain, comment il a fait pour me reconnaître ! Il est vraiment trop balèze !
- Euh, no. Moi Maria, ich bin lituanienne.
- Allez, je t’ai reconnue. Mais c’est quoi cet accoutrement ridicule ? C’est un gage, t’as perdu un pari ? C’est une caméra cachée ?
Il a commencé à chercher autour de nous les projecteurs, les cameramen, Marcel Beliveau.
- Non, c’est rien de tout ça…
- Mais alors, qu’est-ce que tu fous en bas de chez moi ? Et c’est pour quoi ces photos ?
Il faut tout leur expliquer, aux hommes. Ils ne comprennent rien par eux-mêmes. Ce n’est qu’une fois au pieu, quasiment violés qu’ils se demandent si par hasard la fille ne serait pas intéressée.
- Tes photos, c’est pour Candice ? M’a-t-il demandé avec une lueur d’espoir.
Qu’est-ce que Candice venait foutre là. D’abord elle était moche et puis elle puait le vinaigre. C’était la première de la classe et elle avait les pieds plats. Vraiment pas intéressante, comme fille.
- Non, ce n’est pas pour elle…
Il a eu l’air franchement déçu et m’a arraché l’appareil des mains.
- Je ne sais pas c’est quoi tes conneries, mais je vais détruire ces photos. J’ai des droits sur mon image.
Noooon… Tout mais pas ça. J’aimerais juste une petite photo que je pourrais idolâtrer, que je pourrais serrer dans mes bras et embrasser sur la bouche. Une photo qui serait là quand lui serait trop loin, qui dormirait avec moi, bien au chaud sous mon oreiller. C’est pas trop demander, non ?
- Oui, en fait c’est bien pour Candice. Elle t’aime mais elle est trop timide pour te le dire. Elle voulait que je prenne une belle photo de toi…
- Vraiment ?
Son visage s’était illuminé. Alors il a posé devant mon objectif, avec cette lueur dans les yeux, cette lueur qui était pour une autre, et que j’aurais voulu rien que pour moi.
Hier, j’ai appris en farfouillant sur Facebook, qu’Yvon s’est marié avec Candice.
Moi je garde dans un carton les photos de lui et la perruque aux cheveux frisés. On ne sait jamais, elle pourra toujours resservir...
Nous sommes partis à 14h et arrivés à 23h, crevés et aigris. L'hôtel sentait le moisi et la cheminée humide. Pas d'eau chaude dans les douches et une salle-de-bain d'une propreté tout à fait relative. Bienvenue en Auvergne !
Il n'a pas plu le lendemain, mais l'air était humide et le cocktail devait se passer dans le parc du château. Les mariés aux sourires crispés (pourtant, on les avait prévenus qu'ils faisaient une connerie), sont arrivés dans une belle décapotable rouge, en saluant la foule, style Jackie et JF Kennedy.
Nous discutions dans le parc, pendant que nos orteils se congelaient irrémédiablement. Il y avait Deudeu, Lili et leur bébé ; Iyhel, Chat d'Oc et leur bébé; Sophie, Thomas et leur bébé ; et Gazmouth et moi (on aurait pu adopter un bébé roumain pour l'occasion, mais le temps nous a manqué).
Bref, nous étions cernés de bébés. Le dîner s'est passé entre les couches et les rôts. Je ne me rappelle plus de ce que nous avons mangé exactement, mais je me rappelle bien du vomi gluant qui s'est déversé sur le bavoir de bébé alors que les parents vantaient les progrès exceptionnels de la petite chose.
A 23h, il n'y avait plus personne à notre table. Iyhel, Chat d'Oc, Sophie et Thomas avaient déserté parce que c'était l'heure de coucher la marmaille.
Deudeu a pris un siège :
- Alors les amis, ça va ?
- Oui et toi ? Vous vous amusez bien à la table des mariés ?
- Ca va... Mais j'ai les boules. On est tous avec nos bébés et vous... vous devez vous sentir trop mal.
- Non, pas du tout. Ca va très bien.
- Ecoute Cochon, t'étais là quand ça n'allait pas pour moi, alors maintenant moi aussi je suis là quand ça ne va pas pour toi.
- Euh... Deudeu... Je vais bien !
- Ne fais pas semblant. Je te connais, je suis ton ami, je sais que c'est très dur pour vous parce que vous essayez d'avoir un bébé depuis longtemps. Me dit Deudeu en me mettant une main sur l'épaule et en me regardant, l'oeil humide et ému.
Mais c'est qu'il va me faire chialer, ce con !
- Bon, c'est pas tout ça, mais moi je vais danser !
Et sur ce, il nous laisse, Gazmouth et moi, assis comme des cons à notre table vide.
- Il nous a bien pété le moral...
- Ouais... On rentre à l'hôtel ?
- Je crois que c'est une bonne idée !
Le lendemain, le ciel était gris et la ville aux pierres noires encore plus triste que d'habitude. Nous avons bu de l'alcool et nous avons décidé de passer notre dernière soirée à Clermont, tous ensemble. On avait envie de s'éclater et de se lâcher pour de bon.
Je suis entrée dans la chambre de Deudeu et Lili. Ils étaient allongés sur le lit avec Cécile. Nous avons commencé à nous déshabiller. Deudeu avait l'air content. Les 2 autres mecs sont arrivés. Ils se sont déshabillés aussi.
- Bon, on passe aux choses sérieuses.
- On s'installe comment ? A six, il ne va pas y avoir assez de place sur le lit.
- Moi je me mets là et toi là.
- C'est à qui de parler ?
- A moi. Je passe.
- Je passe aussi.
- Moi, je prends une petite et j'appelle le roi de coeur.
- Dites, on crève de chaud dans votre piaule. On va tous finir à poil ! On ne peut pas aérer un peu ?
- Non, la fenêtre ne s'ouvre pas, elle est complètement pourrie.
- Ah, putain d'auvergnats...
- Ouais, putain d'auvergnats... Je mets un trois de pique. A toi de jouer.

"Té open pour 1 resto tonight ? Kiss you ma chérie".
Amusée, j'en parle à Deudeu, qui s'emporte, hurle, vocifère qu'il ne faut pas accepter l'invitation parce que, qui sait, c'est peut-être un serial killer, c'est peut-être un dément, c'est à coup sûr un...
- C'est un collègue Deudeu, juste un collègue qui me propose de dîner avec lui. Pas de quoi fouetter un chat.
- Quoi ?!! Mais tu es inconsciente. Il veut te baiser, c'est évident !
- Mais non... Il m'a dit qu'il avait une copine.
- Et "kiss you ma chérie" alors, ça veut dire quoi d'après toi ?!
- Rien, il doit le dire à toutes les filles qu'il croise. Ca veut dire bonjour, au revoir, il fait beau aujourd'hui. Ca veut tout et rien dire à la fois. Ils parlent comme ça les djeuns maintenant.
- Mais non, c'est clair qu'il est intéressé. N'y va pas ! S'il t'arrive quelque chose...
- Si jamais il me viole, me découpe en morceaux et me donne à manger à des porcs, j'estimerais que tu avais raison.
- Tu m'exaspères.
- Tu ne veux pas aller lui casser la gueule non plus ?
- Non, c'est à toi que j'ai envie de foutre des baffes. T'es tellement naïve. Et qu'est-ce que tu vas dire au pauvre Gazmouth qui attendra ton retour, mort d'inquiétude, imaginant les pires scénarios. Mais moi, je ne le laisserai pas seul dans cette épreuve. Je serai dans la voiture avec lui pour le soutenir moralement.
- Quelle voiture ? De quoi tu parles ?
- La voiture qui sera notre planque pour vous surveiller.
- Hé mais c'est toi le grand malade ! Quand j'ai dit à Gazmouth qu'un collègue me proposait un dîner il m'a dit : mmm...
- Il t'a dit quoi ?
- Rien, justement il ne m'a rien dit. Il jouait au foot sur la Wii et ça ne lui a fait ni chaud ni froid, je me demande même s'il m'a vraiment écoutée.
- Ben oui, il était en plein match, c'est normal !
- Je vois... Solidarité masculine...
J'ai refusé l'invitation, mais là n'est pas la vraie question. J'ai un autre collègue qui joue la duègne avec moi. A chaque fois qu'un commercial m'approche d'un peu trop près et que par exemple dans une conversation banale il me demande : "Qu'est-ce que tu fais pour les vacances ?"
L'autre répond à ma place : "Dégage, elle est déjà mariée et elle en a rien à foutre de toi alors barre-toi !"
Alors le commercial se met à bégayer qu'il n'avait rien fait de mal mais l'autre continue : "Elle est mariée, j'te dis ! T'as pas vu son alliance ? Fais pas chier et casse-toi !"
Et moi je reste là interdite, les yeux exorbités, me demandant si je suis maudite. Pourquoi tous les hommes de ma vie, mon frère, mon père, mon beau-père, mon beau-frère, mon mari, mes amis, mes copains, mes collègues et même des inconnus essayent de me protéger alors que moi j'aime bien être draguée. C'est vrai quoi ! C'est sympa d'être draguée, alors laissez ces pauvres gars m'inviter à des orgies sexuelles s'ils le souhaitent. Je suis une femme libre !
Regardez ce que ça donne (impro totale en utilisant divers effets).
Qui veut garder mes chats pendant les vacances ?
envoyé par Cochonvraimentdingue
Maintenant, je sais ce que je vais faire : écrire des histoires, jouer les différents personnages et créer une animation derrière.






