Les bonnes meurent le samedi

Publié le par Le cochon dingue

Dans le cycle "je prends du vieux et je le mets en ligne", voici une toute petite nouvelle que j'ai écrite il y a quelques années déjà.

Tous les premiers samedis du mois, une bonne meurt. C’est statistique. Elle peut finir empoisonnée par les enfants qu’elle garde, s’étrangler avec une côte de porc un peu trop ferme ou se faire écraser malencontreusement par un notable en retard à l’opéra.
C’est comme ça, on n’y peut rien.

Margot est la bonne de Mme Lecouperet depuis 7 ans déjà. Le samedi est une source d’angoisse pour elle. Comme un vendredi 13 qui reviendrait tous les mois. A cause de son métier à risque, elle avait pensé changer d’emploi et se recycler en gardienne de phare. Mais comme un demi-gardien de phare meurt chaque trimestre d’une angine mal soignée ou d’une crise de paranoïa schizophrénique, Margot n’a pas franchi le pas, trouvant que ce pourcentage de décès était encore trop élevé, en plus de cela, elle souffrirait probablement de vertige, de solitude et de claustrophobie et puis la télé ne marcherait sûrement pas les soirs de tempêtes.
Non, elle ne serait pas gardienne de phare.

Ce samedi-là, le 1er du mois, Margot s’est levée en faisant bien attention à ne pas trébucher, à ne pas ouvrir le gaz, ni le courrier, on ne sait jamais.
Elle resterait barricadée chez elle jusqu'à minuit. Entre-temps il ne faudrait ni manger, ni dormir,  ni prendre de bain, ni respirer, ah si, respirer serait plutôt utile, mais doucement, très doucement. Rester consciente de chaque bruit, chaque mouvement.

Vers midi quelqu’un a sonné à la porte, alors qu’elle n’attendait personne. Silence…
Et si c’était le facteur, un inspecteur des impôts, ou un assassin – la criminalité a augmenté de 8% cette année-, et si c’était la Mort elle-même.
"C'est moi, Pierrot, est ce que je peux entrer ?"

Pour Pierrot, Margot aurait fait n’importe quoi. Mais frapper à la porte un premier samedi du mois n’était absolument pas raisonnable.
Ils habitaient le même immeuble. Ils se fréquentaient par commodité, ça leur évitait de mettre le nez dehors. Ils auraient bien fait l’amour ensemble pour combler leur solitude, mais c’était trop risqué.
Toutes ces maladies transmissibles, ces préservatifs qui craquent, ces enfants non-voulus…
Et puis, ils étaient tellement différents, Margot petite bonne dans le XVIeme, Pierrot peintre sur porcelaine.
Trop d’aléas, pas assez de certitudes. Ils avaient décidé de se protéger chacun de son coté. Pour se maintenir en vie le plus longtemps possible, pour ne pas souffrir, puisque dans 78% des cas, les histoires d’amour finissent mal, autant ne pas les provoquer.
Alors, ils se retrouvaient pour jouer aux échecs ou pour regarder les étoiles en parlant de feng shui.
La vie d’un peintre sur porcelaine n’est pas bien trépidante, mais c’est ce que Pierrot cherchait.
Le monde dehors, la ville gigantesque, c’était trop pour lui. Les autres lui faisaient peur. Bien à l’abri, il pouvait s’inventer des histoires, des belles histoires d’amour et d’aventures. Il se voyait courageux chevalier volant au secours de sa bien-aimée. Il imaginait Margot le couvrant de baisers.
Mais au bout d’un certain temps, il était arrivé à saturation de rêves et aspirait à un peu plus de concret. La situation devenait grotesque. Il devait passer à l’action.

Il se retrouvait donc devant la porte de Margot ce 1er samedi du mois.
" Margot, Margoton, mon petit lapin, c’est moi "
Elle avait fini par lui ouvrir à contrecœur. Et il l’avait embrassée pour la 1ere fois.
C’était bien, c’était très bien, mais il avait fallu s’arrêter de peur de s’asphyxier. Pas de doute, ils étaient amoureux, ses yeux bruns dans ses yeux bleus, le souffle court, Margot récupérait sa respiration.
- J’ai failli mourir…
- Moi aussi, c’était merveilleux, hein, j’y pense depuis tellement longtemps !
- Non, mais moi, j’ai failli réellement mourir, tu débarques un samedi, et tu m’embrasses sans me prévenir, sans me demander mon autorisation, je ne sais même pas si tu es enrhumé, je peux être aussi allergique à ta salive, il faut faire attention, voyons, tu as failli m’étouffer en plus. Je dois reprendre mon souffle… inspirer… expirer…inspirer…expirer…fffff…
- … Margot ?
-  ffff…. Inspirer…. Expirer… qu’est ce qu’il y a ?
-  Je ne sais pas parler aux filles, je me sens un peu ridicule...
- Inspirer, expirer, mais non, tu ne l’es pas, continue.
- Je… je…  je t'…  j'aimerais qu'on essaye d'aller un peu plus loin. On pourrait se rendre notre quotidien un peu plus doux, notre solitude moins amère.
- Je ne veux pas changer ma vie, cela implique trop de choses. Et puis, aujourd'hui n'est pas un jour pour parler de tout ça. Tu sais, les bonnes meurent le…
- Samedi, le mardi ou même le vendredi, je m’en fous.
- Pas moi !
- On peut essayer de vivre différemment. Ne plus avoir peur de donner ni de recevoir.
- un mariage sur deux se solde en divorce et 63% des hommes trompent leur femme.
- ah, bien sur, j’oubliais… les statistiques…
- Pourquoi ne pas continuer à se voir juste comme ça, c’est moins dangereux, on a trouvé notre équilibre.
- Bien sûr…
- Tu sais, j’ai lu une étude sur les peintres sur porcelaine et…
- Non, c’est bon, je m’en passerai, bonne journée Margot.
- Au revoir, Pierrot .

Elle referma sur lui la porte à double tour.

Bon reprenons, j’inspire, j’expire, j’inspire, j’expire…
Pourquoi les bonnes meurent juste le samedi, d’ailleurs, c’est étrange.
Enfin, ce sont les statistiques… Je ne veux pas réfléchir aujourd’hui, juste me concentrer sur moi-même.
Et il n’arrivera rien. Non, il n’arrivera rien.

Publié dans Nouvelles

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2 2 25/04/2007 22:19

Ben moi c'est pas la première fois que je la lis, et c'est toujours un plaisir.

Go on !

Stef 25/04/2007 16:08

Bravo, rien a redire, de la rande litterature, on croirait une chronique de Leandri dans fluide glacial. J'ai hate d'en lire d'autres...