Sarah

Publié le par Le cochon dingue

Elle était brune ou blonde ? Je ne m’en souviens pas.
Non, châtain clair, je crois.
Laura, c’est ça ?
Non, non, Sarah… Tu ne connais  même pas le prénom de ta cousine !
Je ne l’ai pas vue souvent
Mais si, autant que les autres, elle était à toutes les réunions de famille
Je ne m’en rappelle pas…

Je me suis retournée vers eux : « hé, vous ne pourriez pas vous taire, c’est une minute de silence ! Un peu de respect ! »
Ils m’ont regardée, gênés.
J’étais énervée. Et triste. Surtout triste. De toute cette indifférence, de cette messe froide et sans âme, de cet enterrement bâclé.

Elle n’était ni blonde ni brune, mais avait des reflets changeants.
Ses yeux eux, étaient gris, du même gris que Paris. Et son teint transparent.
Son grand frère m’a raconté qu’à sa naissance elle n’avait pas crié. Juste ouvert la bouche, mais rien n’en était sorti. Puis elle avait gardé cette habitude.
Au début, son entourage s’étonnait, attendait d’elle un mot, guettait ses moindres paroles, mais rien ne venait ou pas grand chose. Un murmure, un soupçon de son, quelque chose d’inaudible. Pourtant, Sarah parlait. Elle parlait tout en douceur dans un souffle calme.
Il fallait juste tendre un peu plus l’oreille pour l’écouter.
Mais personne n’avait fait cet effort, si bien qu’on ne lui posait plus de questions.
Alors, pour se trouver une place, elle écoutait les autres. Elle les écoutait se plaindre de son air grave et triste. Elle ne conseillait pas, elle ne jugeait pas. Elle était l’exutoire du monde, l’oreille compatissante. Elle prenait les maux et les gardait en elle.
Je l’ai vu rarement sourire. Je la voyais, hésitante, frôler les murs de son cartable trop lourd, devenir chaque jour encore plus transparente.
En classe, elle levait le doigt pendant des heures sans que personne n’y prête attention. Elle était de ces enfants qui indiffèrent les grands.

La dernière fois que je lui ai parlé, c’était en vacances, à la campagne. Je l’avais invitée pour lui confier mes déboires amoureux.
Elle jouait de la flûte et en passant près de sa chambre, j’avais entendu la plus douce mélodie qui soit. Je m’étais arrêtée, étonnée. Remarquant ma présence et comme prise sur le fait, elle s’était excusée pour le bruit. Le bruit… ce mot m’avait fait sourire venant d’elle.
Puis nous nous sommes promenées sur une colline aux herbes hautes. Le temps était à l’orage.
Je lui ai parlé de moi, encore une fois. De mes chagrins, de mes espoirs, de ces 5 kilos en trop que je n’arrivais pas à perdre. Je l’ai regardée. J’ai regardé sa taille et ses jambes et je l’ai enviée. Je lui ai dit qu’elle avait de la chance et je me souviens, elle m’a sourit.
Je lui ai demandé si ça ne la gênait pas de ne pas avoir connu l’amour. Elle s’est alors redressée, a relevé la tête et ses cheveux ont volé au vent. Elle était blonde, je me rappelle maintenant.
Ses yeux eux, étaient gris, mais du gris des nuages un soir d’orage.
Elle a tendu les bras et a ouvert la bouche, et pour une fois, un son en est sorti, clair et vibrant :
« Regarde, je suis le vent, je suis partout, je suis sortie de ce corps trop étriqué, je suis sortie de ma vie. Je suis le vent, tu sais. Je vole la nuit, je suis libre.
Je vais partout, on ne me voit pas, je voyage dans les têtes, dans la vie des autres. J’aime mais je ne m’attache pas. Mon âme est légère et pure. Mon corps n’existe pas. Je ne suis jamais seule, le ciel est mon amant et la nuit mon amie. »
Elle était belle, et je m’étonnais que personne ne l’ait remarqué.
Le vent soufflait de plus en plus. Sarah l’a accompagné en chantant.
Et sa voix – pourquoi personne n’a jamais écouté cette voix – était pure, tellement pure que j’en ai pleuré.
Le vent est retombé et avec lui le silence.
Sarah a remis ses cheveux en ordre et la rougeur de ses joues s’est estompée. Elle a repris son air grave d’enfant sage un peu gênée. Elle a murmuré quelques paroles qui se sont perdues dans les airs.
«Et cet air de musique ? »
« Il est dans ma tête, le vent me l’a soufflé. »
J’ai voulu en savoir plus mais elle ne m’a pas répondu, elle était déjà ailleurs. Peut être survolait-elle des pays lointains. Peut être était-elle libre et heureuse, à cet instant.

L’année suivante, j’ai changé de lycée. Et c’est vrai, je n’ai pas pensé à la rappeler. D’autres amies à qui je pouvais raconter mes amours et mes 5 kilos en trop, avaient pris sa place.
Puis avec le temps, je l’ai presque oubliée.
Juste un carton pour m’annoncer la fin. Mais cette fin était sa renaissance.
Sarah est partout maintenant, je le sais, le vent me l’a soufflé.
La petite brise d’été et ce murmure à mes oreilles.
Cette mélodie, je la reconnais.

Sarah.
Je souris au ciel en espérant que tu me vois.

le 05/05/02

Publié dans Nouvelles

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Flo Py 14/09/2007 10:36

Ressors-les donc, tes vieux trucs, du tiroir ! Ca me plaît beaucoup !Bises et bonne journée !

Le cochon dingue 13/09/2007 19:02

Hé oui, je ressors mes vieilles nouvelles, mais j'ai vraiment pas eu le temps d'écrire aujourd'hui. Et pourtant, j'ai pas mal de trucs à raconter, genre : comment ma belle-soeur a essayé  de m'assassiner ce we en me tranchant les doigts, en fermant violemment la portière d'un vieil utilitaire tout moisi.