Le frère communiste

Publié le par Le cochon dingue

A la naissance de mon frère, il a fallu lui trouver un prénom pas trop ridicule. Tout le monde attendait mes parents au tournant  : "ils ont appelé leur fille Cochon. Et leur fils, ça va être Rhinocéros ?".
Dans la famille paternelle, on avait une tradition : appeler son rejeton du prénom d'un des Apôtres.
Pierre, André, Jacques, Jean, Thomas, Matthieu... Et quand le choix manquait, en cas de descendance trop nombreuse, on pouvait associer deux prénoms, ce qui offrait de multiples possibilités charmantes et originales : Pierre-André, Judas-Jacques, Barthélémy-Simon-le-zélote...

Mes grands-parents avaient toujours mon prénom en travers de la gorge, alors cette-fois-ci, ils ont pris les devants.
- On vous a fait une liste de toutes les possibilités et on vous a même rajouté les Evangélistes, comme ça vous n'aurez que l'embarras du choix.

Mais mes parents se tâtaient. Comme ils étaient dans leur période révolutionnaires communistes, ils hésitaient entre deux choix : Mao ou Lénine.
Finalement ils ont opté pour Lénine.
Syncope de la famille entière.
"Mon fils, tu n'es plus mon fils ! Je te renie, je te déshérite, je t'excommunie si tu refuses de retrouver la raison et si tu te bornes à nommer ton premier descendant mâle, l'héritier de ton espèce, le sang de ton sang, du nom de cet ignoble barbare révolutionnaire !"
Mais c'était trop tard, le petit Lénine avait vu le jour, communiste de nom, si ce n'était de coeur.

Le soir, Maman lui chantait doucement "l'Internationale". Quand il pleurait, elle lui lisait le petit Livre rouge ou le Capital. Souvent elle lui parlait d'un monde meilleur, d'un monde de partage et d'amour.
Moi j'avais bien retenu la leçon, j'avais absorbé la lutte des classes et la dictature du prolétariat. J'aimais citer Marx et le ressortait au moment opportun.
- Maman, Lénine ne veut pas me prêter son bateau playmobile !
- Lénine, voyons ! Ce qui est à toi est à ta soeur. Elle peut s'amuser si elle veut avec tes jouets.

Ah, le doux bruit de cette phrase : "Ce qui est à toi, est à ta soeur".
Evidemment la réciproque n'était pas valable, puisque moi je n'étais pas communiste.
- Lénine ! (j'aimais bien gronder mon frère, ça lui apprenait la discipline), passe-moi ça maintenant !

J'ai arraché le bateau des mains de Lénine qui commençait à pleurnicher.
- Je suis obligé d'être un gobudiste ? Sanglotait-il dans son bavoir.
- Tu préfères être un monstre capitaliste avide d'argent et de pouvoir? Tu veux que les parents s'en rendent compte et soient désespérés ?
- Nonn...
- Alors, ne pleure plus et sois moins égoiste.

Le bateau Playmobile virevoltait dans mes mains, sous le regard misérable et désespéré de mon frère.

Publié dans l'Histoire de Cochon

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Le Cochon dingue 03/01/2008 16:47

Il avait bien une tirelire cochon, mais il n'y a jamais mis aucune pièce. Il a très vite compris le principe de "consommer vite pour ne pas partager".Son argent de poche disparaissait à la vitesse de la lumière, en petites conneries style bonbons ou stickers de joueurs de foot.

Madame Yoyo 03/01/2008 15:57

Une question IMPORTANTE: Lenine a-t-il eu droit à une tirelire en forme de cochon ? Si oui, etait-ce pour lui apprendre les principes du capitalisme, ou etait-ce pour paratger le contenu une fois cassé ?Si non, pourquoi a-t-il été maltraité ainsi, sans le sou ?

Le Cochon dingue 27/12/2007 11:54

Je pense qu'il va beaucoup apprécier !

2 2 27/12/2007 11:31

Je pense que désormais je vais appeler ton frère Bob.

Padz 26/12/2007 19:43

Ola !!Bon ben comme d'habitude, un mot en passant par hasard une fos dans l'année;J'aime beaucoup tes mini nouvelles. Tes articles. Enfin ton style.Coninue !!Bises :):)