Journal d'une graphiste freelance

Ploucville

Vendredi 15 janvier 2010 5 15 /01 /Jan /2010 23:57

Quand je suis entrée dans la chambre, Jeremy était nu comme un ver. Malgré les apparences il ne s’agissait pas d’un rendez-vous galant planifié d’avance. Jeremy ne m’attendait pas, il s’apprêtait à se coucher lorsque j’ai fait irruption dans la pièce. Surpris dans son plus simple appareil, il a bafouillé, crié et gesticulé en essayant de cacher son anatomie derrière une chaussure, puis une chaise, puis une bouteille d’eau minérale, hélas totalement transparente.

La discussion qui a suivi n’étant pas compréhensible pour une oreille humaine normalement constituée, je la retranscris quelque peu édulcorée et épurée des divers glapissements, exclamations, interjections et petits rires nerveux qui l’ont ponctuée.

- Lucie ! Qu’est-ce que tu fais dans ma chambre ?!
- Euh, je venais prendre de tes nouvelles. En rentrant du bal tu avais l’air abattu…
- Comme tu peux le constater je vais parfaitement bien, merci ! Et quand j’aurais récupéré mon caleçon qui se trouve sous tes pieds, j’irai encore mieux !
- Oh pardon ! Cette situation est vraiment embarrassante… J’aurais dû frapper avant d’entrer.
- Si tu veux bien nous reprendrons cette conversation demain, lorsque je me serai pratiqué une lobotomie du cerveau pour effacer tous les épisodes humiliants de cette soirée, m’a lancé Jeremy en s’enfouissant sous sa couverture la tête la première.
- Je crois que je vais te laisser dormir. Voilà ton caleçon !

Alors que je tenais entre deux doigts le vêtement en question, la porte s’est ouverte dans un grincement sonore et la silhouette massive du père de Jeremy est apparue sur le palier.

- Salut les enfants, je ne vous dérange pas ? A-t-il demandé sans vraiment attendre de réponse. Je ne voulais pas vous couper en plein préliminaires. Ne faites pas attention à moi, je ne fais que passer. Continuez ce que vous étiez en train de faire.
- Mais on ne faisait rien du tout ! Ou en tout cas absolument pas ce que tu imagines ! Ai-je rétorqué en agitant nerveusement le caleçon que j’avais toujours en main.
- T’inquiète pas Lucie, je n’en soufflerai pas un mot à tes parents.
- De toute façon il n’y a absolument rien à leur dire. J’étais juste venue souhaiter une bonne nuit à Jeremy.
- Du calme ma chérie, puisque je te dis que je resterai muet comme une tombe. Je vais vous laisser profiter de ce moment entre vous. Tenez, voilà de quoi prendre du bon temps tout en vous protégeant. Un accident est si vite arrivé, a ajouté Gérard Poinsard en posant une boîte de préservatifs sur la table de chevet.
- On n’en a pas besoin !
- Pour les capotes, à utiliser pour tout rapport sexuel, même buccal, il vaut mieux lire la notice avant d'être dans le feu de l'action, éviter les gestes brusques et les ongles trop longs. Quant aux goûts, il y en a plusieurs : fraise, …
- Papa, sors de ma chambre ! A crié Jeremy devenu blême.
- Ah, j’oubliais fiston, un petit conseil : sois actif et entreprenant, les femmes détestent les mollassons. Ce n’est pas le moment de rester sur le banc de touche comme à l’entraînement de foot…
- JE T’AI DIT DE SORTIR DE MA CHAMBRE !
- Relax bonhomme, ça va bien se passer. Allez, amusez-vous bien ! A conclu Gérard Poinsard en nous adressant un clin d’œil qui se voulait complice.

Une fois Gérard sorti, je suis restée immobile, les bras ballants, affligée et fatiguée à la fois. Jeremy, pelotonné sous la couverture, s’agitait par secousse.
- Tu pleures ?
- Mon père est un conn…
Je me suis assise sur le lit et j’ai posé ma main sur la forme tressaillante, jusqu’à ce que les soubresauts s’atténuent.

- Jeremy, je peux m’allonger près de toi ?

Il n’a pas répondu.
J’ai retiré mes chaussures, j’ai éteint la lumière et je me suis glissée sous les draps. Malgré l’obscurité de la chambre, je distinguais nettement les yeux de Jeremy, comme deux énormes billes, qui me fixaient intensément.
Et maintenant ? Semblaient-ils me demander avec insistance.
Et maintenant ? Je ne savais pas. J’avais juste envie de ne plus penser à rien, à rien du tout.

- Bonne nuit Jeremy, ai-je murmuré en me serrant contre lui.
- Je ne sais pas si j’arriverai à dormir.

Je n’ai pas répondu.
Juste le silence.
A défaut de nos voix, nos souffles se répondaient dans un dialogue muet.
Jeremy a passé son bras autour de moi et je me suis enfoncée dans le creux de son corps. Il était chaud et doux.
J’ai fermé les yeux, bercée par nos respirations devenues plus tranquilles.
Et j’ai souri, heureuse pour la première fois.


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Samedi 12 décembre 2009 6 12 /12 /Déc /2009 16:52
Valser comme des paralytiques ne semblait nullement déranger Jeremy. Moi par contre, je commençais à trouver le temps long et je n’avais pas envie de terminer la soirée ankylosée de partout.

- Et si on dansait pour de vrai ? Ai-je proposé à mon partenaire dont je sentais l’angoisse soudre de tous les pores de sa peau déjà moite.
- Comment ? m’a-t-il répondu d’une voix rauque.
- Essaye de bouger un peu ! Les autres tournent autour de nous et nous nous restons désespérément figés.

Jeremy s’est mis à balancer son corps en me ballotant dans tous les sens.

- Bon, en fait je me demande si ce n’était pas mieux avant… J’ai l’impression d’être le hochet d’un bébé sumo hyperactif.
- Quoi ? J’entends rien avec la musique.
- Ralentis un peu, j’ai le mal de mer ! Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tu me regardes comme ça ?
- Lucie, je voulais te dire que tu es vraiment jolie.
- Bien sûr… Il paraît que l’acné et les appareils dentaires c’est carrément à la mode cette année.
- J’ai très envie de t’embrasser.

Il ne manquait plus que ça. Je n’ai pas eu le temps de me détourner que la bouche de Jeremy s’était déjà écrasée contre la mienne. Je l’ai vue fondre sur moi comme l’attaque d’un poulpe géant sur une octogénaire rhumatisante en cure thermale à St-Tropez. Un vrai massacre. Il allait y avoir du sang et des larmes. Mes mâchoires, dernier rempart contre l’envahisseur tentaculaire, restaient obstinément closes.

- Je saigne ! A crié Jeremy en se redressant soudain. Ton appareil dentaire m’a défiguré !
- Et voilà, ça va être encore de ma faute… Ne panique pas, tu as juste la lèvre légèrement fendue…

- Un vampire, c’est vampire ! A gémi un gamin en montrant du doigt Jeremy, la bouche sanguinolente.
- Mais non petit, ne t’inquiète pas. Il s’est juste un peu blessé.
- Dracula ! C’est Dracula !
- Ce n’est rien qu’un petit bobo, ai-je expliqué avec un grand sourire.
- Rho, des dents de fer, toi aussi tu es un vampire !
- Ecoute le mioche, tu commences à me gonfler. Nous ne sommes pas des vampires, ok ?
- Lucie, tu peux t’occuper de moi ? Je me sens mal. Je saigne beaucoup.
- Mais c’est juste une égratignure.
- MAMAN ! Il y a des vampires !
- Et toi tu vas la fermer ! Tu veux quoi ? Des bonbons, un tour de manège, du fric ?
- Non ! Je ne cèderai pas aux tentatives de corruption.
- Aux tentatives de corruption ? Depuis quand les enfants emploient ce genre de termes ? Vraiment, la jeunesse n’est plus ce qu’elle était.
- Sales vampires, je vais vous dénoncer aux gendarmes !
- Bravo ! Belle mentalité ! Voilà le fruit d’une éducation réactionnaire.
- Lucie, je ne suis pas sûr que tu aies vraiment la bonne méthode. Tout le monde nous regarde, nous allons être la risée du village.
- Très bien Nosferatu, on va rentrer à la maison avant que ces paysans ne te poursuivent avec de l’ail et des pieux.
- Je ne suis pas sûr que j’arriverais à marcher. Je vais me vider de tout mon sang.
- Ce n’est pas comme si je te demandais de gravir l’Himalaya avec un membre fraîchement amputé. J’habite juste à la sortie du village !

J’ai attrapé la main de Jeremy pour qu’il me suive. Derrière nous le monstrouillot gesticulant braillait pour attiser contre nous la vindicte populaire. Mais les braves gens dansaient, insouciants du reste du monde. Dans la foule, nos parents nous ont regardés passer, attendris.

- Ils forment un si joli couple !
- Pourquoi partent-ils déjà ? Ils vont louper les feux d’artifice.
- Il faut leur laisser leur intimité, ils sont jeunes, ils ont besoin de se découvrir.

Je me suis toujours demandé comment nos parents pouvaient être autant à côté de la plaque.
Cette soirée avait été aussi romantique qu’un tournoi de catch, quant à mon premier baiser, celui dont je rêvais depuis si longtemps, il s’était transformé en un remake minable du Bal des vampires.

- Je te parie que nos mères discutent déjà du traiteur et de la cérémonie de mariage…
- Et mon père doit établir la liste des alcools pour le cocktail.
- Ils sont vraiment pénibles.
- Est-ce que je saigne encore beaucoup ?
 
Mais non, ai-je répondu en serrant la main de Jérémy, alors que nous nous enfoncions un peu plus dans l’obscurité de la campagne.


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Lundi 30 novembre 2009 1 30 /11 /Nov /2009 11:16
Le bal du 14 juillet c’est l’évènement de l’année à Ploucville.
Un accordéon miteux s’époumone comme un vieux canasson asthmatique qu’il faudrait achever, des péquenots dansent la bourrée en trébuchant sur une estrade branlante, la boulangère visiblement éméchée valse avec un râteau, et mes parents ravis sautillent sur une musique horriblement ringarde.

Moi je suis assise sur le banc des vieilles filles et je compte bien m’enraciner là jusqu’à la fin de la soirée. A ma gauche Jeremy fait des bulles de chewing gum. Ca me gonfle d’autant plus qu’il squatte les trois-quarts de mon banc. J’ai beau lui dire que c’est le banc des vieilles filles, et que comme son nom l’indique il est exclusivement réservé à mes congénères et moi-même, infortunées laideronnes, boutonneuses, gueules en biais ou femmes troncs ; mais il ne veut rien savoir et il reste prostré là, muet comme une tombe. Impossible de me morfondre tranquillement dans mon coin... Sans compter qu’à chaque fois que l’accordéoniste prend une pause pour se saouler de picrate et repartir sur un air encore plus faux qu’avant, nos parents se succèdent pour nous convaincre de danser, comme si de nous voir assis sur ce banc était encore plus humiliant pour eux que pour nous.

- Lucie, tu ne vas pas faire tapisserie toute la soirée ! Me lance Gérard Poinsard. Tu m’accorderas bien cette danse ! 
- Merci, mais sans façon.
- Voyons, c’est un crime de rater la danse des canards !
- Je crois que j’y survivrais.
- Ne sois pas si coincée, viens t’amuser, on dirait qu’on te traîne à l’échafaud !
- L’échafaud au moins abrégerait mes souffrances.
- Et toi Jeremy ? Tu comptes rester longtemps en position fœtale ?
- Euh… C’est que je me sens un peu ballonné, j’ai les intestins en vrac. Les hot dogs ont du mal à passer, je crois.
 
Gérard Poinsard, la mine consternée, a finalement rejoint les autres, en se secouant le bas des reins et en faisant coincoin.

- Mon père n’abandonnera jamais, a soupiré Jeremy, il reviendra encore et encore, il nous aura à l’usure. Il est coriace. La guerre psychologique, il connaît. C’est un ancien Béret vert, vétéran de la guerre du Vietnam.
- Whaouh, t’es sûr ?
- Euh, pas vraiment. Mais en tout cas, il connaît les dialogues de Rambo par cœur.
- Ah oui, effectivement ça fait peur…
- Il y aurait bien une alternative à son harcèlement moral…
- Fuir ? Je vote pour.
- Non, danser tous les deux par exemple, m’a répondu Jeremy, la tête enfoncée dans les épaules.
- Tu rêves !
- Et ensuite nous aurons enfin la paix.

Entre deux maux j’ai cru choisir le moindre en acceptant quelques pas de valse, mais quand je me suis retrouvée enserrée dans les bras de Jeremy, qui de peur de m’écraser les pieds, restait totalement immobile et me fixait d’un air dangereusement concupiscent, j'ai réalisé que le pire était à venir.


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Samedi 7 novembre 2009 6 07 /11 /Nov /2009 13:23
Pour une fois, il fait beau. Dans mon dos, je sens le souffle court et rauque de Jeremy. Il est temps d’arrêter avant qu’il ne crève sur place. J’espère que la leçon aura porté ses fruits et qu’il ne voudra plus me suivre partout.

- Tu veux qu’on fasse une pause ?

Il a acquiescé d’un signe de tête et on a laissé tomber lourdement nos vélos sur l’herbe.

- Viens, on va s’asseoir dans le pré et regarder les vaches.

Jeremy s’est allongé sur le dos, écrasant de son corps mastodontesque des millions d’insectes innocents qui n’avaient rien demandé à personne. Le visage cramoisi il haletait bruyamment, comme au bord de l’asphyxie.

- Tu te sens mal ? Respire calmement, ce n’est ni l’endroit ni le moment de tomber dans les vapes.
- C’est bien la première fois que tu te soucies de moi…
- En fait je m’inquiète surtout pour moi. En cas de malaise je serais obligée de te réanimer par un bouche-à-bouche et cet acte répugnant me pourrirait définitivement la journée.
 
Jeremy a levé les yeux au ciel.

L’année dernière à la même époque, il m’avait écrit une déclaration d’amour qu’il m’avait tendue d’une main mal assurée. Je l’avais lue en diagonale, en poussant un soupir affligé à chaque fin de phrase. Jeremy ne m’avait plus adressé la parole du séjour.
Puis avaient suivi le cortège de reproches parentaux sur mon attitude de progéniture sans cœur, les pressions diverses pour que je m’excuse, les regards noirs, l’incompréhension, voire même la peur d’avoir engendré un monstre.

Dans le pré les vaches ruminaient, et Jeremy aussi, de sombres pensées d’assassinat sans doute.
Je ne sais pas pourquoi je continuais sur ma lancée de créature ignoble, indigne d’exister.

- Je parie que tu n’as jamais embrassé de fille !
- Si.
- Vraiment ? Alors dans quel sens il faut tourner la langue ?
- Euh… Vers la droite ?
- Tu hésites on dirait. Et combien de fois tu peux tourner ta grosse langue de baleine dans la bouche d’une fille avant qu’elle ne s’étouffe ?
- Laisse-moi tranquille, Lucie. 
- Ou sinon quoi ? Tu vas encore te plaindre aux parents que je te fais des misères ?  

Jeremy s’est frotté la figure de sa main rose et grasse. Il tremblait. Il a épongé son front humide et a lissé ses grandes boucles blondes trempées de sueur. Son torse se soulevait sporadiquement au rythme de sa respiration saccadée.
Le pré s’était transformé en cimetière des éléphants, où la grosse masse informe et molle agonisait au soleil.

Il était si laid, il était si beau, j’avais envie de m’enfoncer dans son ventre, dans le gras du bide qui paraissait si tendre. M’enfoncer dedans et ne plus jamais en sortir.


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Mercredi 4 novembre 2009 3 04 /11 /Nov /2009 19:14
Dans notre maison de campagne, il n’y a pas de lave-vaisselle. Pire, il n’y a pas de télé. Pire encore, mon téléphone portable ne capte pas et c’est un vrai problème. Raphaël ne pourra pas m’appeler, mais ça les parents s’en foutent du moment qu’ils passent de bonnes vacances.

Raphaël, je l’aime (comme 83% des filles de ma classe). Pour l’instant, c’est plutôt platonique mais je ne perds pas espoir. Il y a plusieurs éléments qui me font penser qu'il n'est pas si désintéressé. Par exemple, le jour où il m’a demandé de lui prêter un stylo, j’étais tellement sous le choc qu’il m’adresse enfin la parole, que j’ai commencé à transpirer et bégayer, puis incapable de sortir la moindre phrase cohérente, je lui ai souri de toutes mes dents (et de tout mon appareil dentaire qui s’acharne à m’humilier en gardant des bouts de spaghettis entre ses bagues). Raphaël a feint l’indifférence et a détourné le regard. J’en conclus logiquement qu’il est très amoureux de moi. 
Autre preuve : j’ai effeuillé toutes les pâquerettes du pré et ça m’a donné : 7 il m’aime, 14 un peu, 9 beaucoup, 13 passionnément, 15 à la folie et 11 pas du tout. Le résultat est clair : il m’aime à la folie. 

Des fois, j’aimerais braver tous les interdits, je prendrais le train jusqu’à Paris pour le rejoindre, je me jetterais dans ses bras et on partirait vivre notre amour à l’étranger, sans entraves, loin de tout.  Mais la gare est à plus de 20 km de la maison. C’est loin… Surtout qu’il y a une côte terrible qui n’en finit jamais. C’est le triangle des Bermudes du Limousin. Certains touristes inconscients l’ont empruntée à pied et n’en sont jamais revenus. Peut-être qu’un jour on retrouvera leurs squelettes sur le bas-côté.

Et puis je n'ai pas l’argent pour le train. Enfin si, je l'ai, mais je pensais plutôt m'acheter un lecteur mp3. Alors finalement, je crois que je vais remettre mon projet de fugue à la prochaine fois… 

***

Au secours, délivrez-moi ! Je suis prisonnière ! A l’aide !!! Laissez-moi sortir de ce bled pourri ! Je crie à m’en arracher la glotte.
Des champs à perte de vue et personne ne m’entend. Les vieux du village sont sourds comme des pots, quant aux vaches qui m'observent, elles n’ont décidément aucune compassion. Du haut de son tracteur, il y a un paysan qui se demande boudiou ce que je fabrique dans l’enclos de ses ruminants.  

***

- Qu’est-ce que tu faisais avec les vaches ? Le voisin ne veut pas que tu leur fasses peur, ça fait tourner le lait.
- Maman, c’est bon… Je ne les ai pas poursuivies avec une tronçonneuse, je n’ai pas essayé de faire du rodéo dessus et je ne leur ai même pas mis de pétards dans le cul. Je cherchais juste quelqu’un à qui parler.
- Et Jeremy alors ? Le pauvre s’ennuie comme un rat mort, tu pourrais lui faire visiter le coin.
- J’ai pas envie d’être avec lui. Il est complètement à la ramasse.
- Il est timide et maladroit.
- Il est gros et moche !
- Il te plaisait beaucoup avant. Vous sortiez même ensemble.
- On s’est embrassés une fois sur la bouche quand on avait 5 ans… Est-ce que cette histoire va me poursuivre toute ma vie ?
- Tu râles tout le temps, tu me fatigues. Lave-toi les mains, on passe à table.

***

Le premier repas des vacances commence toujours par cette question de Gérard Poinsard :
- Alors Lucie, tu as un petit copain ?
- Le sexe, c’est mal.
- Vous l’avez enfermée dans un couvent pendant toute l’année ou quoi ?
- Mais non voyons, tu nous connais. Ce n’est certainement pas le résultat de notre éducation si notre fille est complètement coincée. Elle ne sort jamais avec des garçons et se fringue comme une bonne sœur alors que les autres filles de son âge mettent des strings, des petits débardeurs et des shorts sexy…
- C’est sa petite crise d’adolescence.
- Remarque, pour la contrôler c’est plus facile : elle ne sort pas en boîte, ne fume pas, ne boit pas, ne rentre jamais après 18h… Elle passe tout son temps à lire. On ne sait plus quoi faire, on a même pensé à une psychothérapie.
- J’ai l’adresse d’un très bon psy que Jeremy va consulter pour ses problèmes de poids.
- Ouhouh ! Vous pourriez arrêter de parler comme si nous n’étions pas là ?


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Mardi 3 novembre 2009 2 03 /11 /Nov /2009 10:11
Ploucville. Trou paumé dans le Limousin. Là où il pleut 362 jours par an, le reste du temps il grêle. Là où chaque année pour les vacances, mes parents me séquestrent dans la maison familiale héritée de bisaïeuls qui n’avaient vraiment pas de pot d’habiter là. 

Ploucville, sa mairie, son bistrot et son cimetière. Deux ou trois vieux qui ruminent à leurs fenêtres en s'espionnant mutuellement, quelques vaches dans les prés qui regardent les tracteurs passer. Bref beaucoup de ruminants. Et puis il y a la piscine dans notre jardin qui nous hisse au rang de superstars du patelin, de nababs du village.
J’aime pas ce bled pourri mais pourtant j’y passe toutes mes vacances. Je donnerais n’importe quoi pour aller ailleurs. Je ne rêve même pas du Maroc ou de l'Australie, non, je me contenterais juste de l’Aveyron. Voire même de l’Ariège. 

Aujourd’hui, c’est le grand chambardement. Les Poinsard débarquent. Maman a préparé les chambres, Papa a nettoyé la piscine des mulots qui viennent crever dedans. L’humeur est à la fête. Tout doit être parfait ! C’est Maman qui le dit. Suivi de près d’un habituel : Lucie, range ta chambre ! 

Les Poinsard et mes parents se sont rencontrés à la fac. Maman était avec Gérard et Papa avec Yola. Mais à force de se coller les uns aux autres, ils se sont mélangés. Maman flirtait avec Yola qui elle-même était amoureuse de Gérard qui était attiré par Maman qui couchait avec Papa. Enfin, je dis ça, mais j’en sais rien, c’est ce que j’imagine. Finalement les couples se sont fixés pour de bon, les mères ont accouché et se sont prises à rêver un avenir commun pour leur descendance. Gérard et Yola ont un fils, Jeremy, qui est censé m’épouser dans quelques années, c’est ce qu’ont planifié nos parents réciproques un soir d’été, il y a 15 ans, alors qu’ils étaient tous réunis autour d’une bière. Un parfait exemple des dangers de l’alcool sur le cerveau… 

Gérard Poinsard a la cinquantaine bedonnante. Il a l’air sympa, de loin. Mais vraiment de très loin. Avec son large sourire et son allure débonnaire on pourrait s’imaginer que c’est le père Noël déguisé en civil, mais cette impression sympathique s’écroule aussitôt qu’il ouvre la bouche.  

- Alors, Lucie, quoi de neuf depuis l’année dernière ? Me demande le Poinsard en portant sa valise à l’intérieur. Mais dis-donc, tu deviens une vraie femme ! Tu es jolie comme un cœur. 

Se méfier de Gérard. C'est un gros pervers comme on en voit dans les journaux télévisés.  

- Jeremy n’ose pas sortir de la voiture, il est stressé de te revoir… J'espère que tu seras gentille avec lui ! 

Et voilà que ça recommence. Toujours à me mettre son fils dans les pattes. Un vrai proxénète, ce type ! Les vacances c’est déjà l’horreur, mais avec les Poinsard en prime, je frise le suicide au détergent industriel.
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Quel talent !

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