Journal d'une graphiste freelance

Journal d'une graphiste freelance
Mon chef m'avait dit que c'était juste une mission de reconnaissance comme les autres. Débusquer les ennemis et trancher quelques gorges le cas échéant. La routine, quoi.
D’habitude, mon compagnon d'armes c’est Dédé. Je l'aime bien Dédé, même s'il ne se lave qu'une fois par an (et encore, c’est juste parce que les mouches autour de lui l’empêchent d’avoir une
bonne visibilité). C'est d'ailleurs à cause de ses mouches qu'il n'a pas vu le nid de frelons. Méconnaissable, le Dédé. Alors le temps qu'il s'en remette, moi je fais équipe avec une magicienne
plutôt sexy. Ca tombe bien, nous traversons au clair de lune une prairie bucolique parsemée de pâquerettes et de quelques squelettes recouverts de mousse. C'est l'endroit idéal pour lui
sortir le grand jeu.
- Alors coquine, ils sont à toi ces beaux yeux-là ?
- Plaît-il ?
- Ca te dirait de faire un petit tour dans les fourrés avec moi ?
- Là ! Des… des…
- Non, moi c’est Gunthor. Dédé c’est mon pote.
- Des… des trolls à trois têtes !
- Voyons, les trolls à trois têtes ça n’existe pas. Ils en ont deux maximum. Tu confonds sûrement avec des… HAAA ! Des trolls à trois têtes !
- Et vu leurs sourires carnassiers, je doute qu’ils soient du genre herbivore…
- N’aies pas peur, chérie, je maîtrise. On ne m’appelle pas «Gunthor l’exterminator» pour rien. Avec mon épée ancestrale, je vais les hacher menus. Bouge pas, je reviens !
BLIIIIING !
- Alors Gunthor "le super exterminator", maintenant que ta lame est brisée, j’ai le droit de m’inquiéter ?
- TAIS-TOI ET COURS !
- Pas la peine, je peux m'envoler. Toi par contre, t'es mal barré.
- Je suis désarmé ! Balance-leur une boule de feu !
- Mais je ne sais pas faire ça, moi !
- Alors envoie-leur un éclair dans la gueule !
- Euh...
- Une pluie de météorites ! Un déluge de crapauds ! Tu ne sais rien faire ou quoi ?
- C’est que je suis prise au dépourvu, c’est un peu le bordel dans ma sacoche et je ne me retrouve plus dans mes parchemins.
- Bon sang, mais prends n’importe lequel !
- Alors celui-là c’est pour accélérer le processus de photosynthèse des glandes thylakoïdes du plancton.
- J’pige que dalle ! Ca sert à quoi ?
- Aucune idée, mais je trouvais que ça sonnait bien.
- Rha ! Ils m’ont chopé la jambe ! Fais quelque chose !
- J’essaye de trouver un autre sort. Communication avec les ragondins, bof. Guérison de l’incontinence, non. Multiplication des organes sexuels…
- Mais on s’en braaaanle !
- Faut pas dire ça, il y en a qui en ont été ravis !
- J’suis en train de me faire bouffer le bras ! Et cette fiole dans ta poche ? C’est pas un élixir puissant ?
- Non, c’est mes gouttes pour le nez.
- Aaaaarghh ! Adieu...
- T’inquiète pas, ça y est, j’ai trouvé le bon parchemin : transformer vos ennemis en petites mouches roses. C’est cool, hein ! Mince, t’es déjà mort ?
2 heures plus tard.
- Franchement Gunthor, au lieu de faire la gueule, tu pourrais me remercier d’être toujours vivant. Enfin, plus ou moins vivant…
- Tu m’as transformé en zombie ! Ca ne se voit pas, mais la joie illumine ma peau cadavérique et mon regard vitreux…
- Quel manque de reconnaissance…
- Comment je vais faire pour draguer maintenant ?
- Ne t'en fais pas, pour les femmes, il n'y a que la beauté intérieure qui compte.
- Ca veut dire que tu veux bien faire un tour dans les fourrés avec moi ?
- Faut pas déconner non plus.
- Au fait, tu sais pourquoi depuis tout à l’heure je suis harcelé par des mouches roses à trois têtes ?
- Si tu veux je peux les transformer en vaches. C’est gentil une vache. Par contre il faut juste que je retrouve le bon parchemin...
Il était communément admis que Pétronille n'avait pas d'humour. Elle manquait singulièrement d'autodérision. Sa susceptibilité l'amenait même jusqu'à censurer son entourage dans l'usage de mots
courants tels que biiiiip, biiiiiip ou biiiiip.
- Chérie, tu ne dis plus rien depuis un bon moment, tu n'as pas aimé la soirée ?
- Jusqu'au dessert c'était très bien, ensuite il a encore fallu que vous dépassiez les limites.
- Quelles limites ?
- Tu sais bien de quoi je parle. A chaque fois qu'on dîne chez tes amis, il faut que je sois leur tête de turc.
- Personne ne s'est moqué de toi cette fois.
- Et quand ils ont évoqué... l'objet qui fait du bruit quand on s'assied dessus...
- Ah, le coussin péteur ? Mais ils racontaient juste une anecdote. Tu deviens complètement paranoïaque !
- Parano, moi ? C'est la meilleure. Tu sais bien que depuis... l'Incident... je vis un véritable enfer. Je suis la risée de tout le monde.
- Tu ne vas pas ressasser indéfiniment cette histoire. Tu as juste pété à un moment inopportun, c'est tout.
- Devant 300 personnes, en pleine cérémonie de mariage, au moment des consentements !
- Oui, et c'était très drôle !
- Hilarant...
- En tout cas, ça a mis de l'animation pendant la messe. Le prêtre en était tout gêné. Et t'aurais vu ta tête cramoisie !
- Toute l'assistance pouffait de rire, même toi...
- C'était tellement inattendu, tu étais si élégante et apprêtée, il n'y avait pas un bruit dans l'église, le monde s'était figé dans l'attente de ton "Oui" et c'est à ce moment-là que la nature a
repris le dessus et que ton corps s'est exprimé bruyamment. C'était surréaliste !
- Très humiliant surtout. J'entends encore mon oncle s'exclamer : "Quel mariage tonitruant !". Voilà ce qu'on retiendra de notre union, un pet sonore. Moi j'avais rêvé d'un moment plus
romantique...
- Pétronille, ça fait 3 ans déjà. Tu ne crois pas qu'il serait temps d'oublier cet épisode.
- Franchement j'aimerais bien ! Mais tu sais ce que disent tes copains quand ils pètent ? "Oh, quelle belle pétronille !" ou bien "la dernière fois j'ai pétronillé au boulot, une vraie puanteur",
ou encore "depuis que j'ai mangé du chou, j'ai une crise de pétronillite aigue"... Je dois le prendre comment, selon toi ?
- Avec humour ! T'es trop coincée parfois.
- Ah oui ?
- Voire un peu prout-prout !
- Hinhinhin... Très drôle. Je ne comprends pas que tu ne me soutiennes pas devant tes amis. Je me sens à chaque fois humiliée.
- Et moi je ne comprends pas pourquoi tu en fais tout un drame. Tu ne crois pas qu'il y a des problèmes plus graves dans la vie ? Tu fais beaucoup de bruit pour rien.
- En fait notre mariage repose sur du vent. J'aurais dû écouter mon corps exprimer sa désapprobation, c'était un signe.
- Un signe de quoi ? Que tu n'aurais pas dû manger de flageolets la veille ? Qu'avec le stress tu n'as pas contrôlé tes sphincters ?
- Qu'est-ce que tu peux être vulgaire. Je me demande vraiment ce qui a pu m'attirer chez toi.
- C'est vrai, je rote, je pète et j'en parle naturellement. C'est grave docteur ? Hé Barbie, si tu voulais épouser Ken, t'avais qu'à acheter une poupée gonflable !
- Arrête la voiture, je vais descendre ici.
- Mais bien sûr, à vos ordres Madame. Et ils se séparèrent à cause d'une sombre histoire de flatulence... C'est le juge qui va se fendre la poire...
- Ça en fera un de plus sur la liste. Je commence à en avoir l'habitude.
Pétronille a claqué la portière et s'est mise à marcher d'un bon pas.
- Tu te rends compte que cette situation est ridicule ? Lui a lancé son mari à travers la vitre.
Oui, ridicule était le mot approprié. Ridicule et risible résumaient bien ces 3 dernières années. Pétronille avait l'impression de jouer dans une comédie grotesque et graveleuse, et elle avait
décidé d'en finir avec son rôle du bouffon.
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